Artivisme
« Artivisme, c’est la contraction de activisme et art. C’est vrai que moi on pourrait dire que j’ai pas un discours militant qui se donne d’emblée dans mon travail, mais y a toujours quand même une réflexion, par rapport à la colonisation, à la mémoire, à la transmission culturelle. Et c’est vrai que ça, c’est venu quand même dans mon parcours artistique assez tard.
C’est venu au début de ma trentaine. En fait, ça correspond aussi à un moment où le discours antiraciste a changé en Belgique, mais ailleurs aussi, où ça correspond aussi à l’émergence d’associations comme Mémoire Coloniale, Café Congo, et cetera. Et en fait, là, grâce à ces associations, à la société civile afro descendante, moi, j’ai pu commencer à m’approprier ces thématiques et les mettre dans ma démarche artistique, parce que ça résonnait évidemment à un niveau très personnel. Mais je me suis pas dit ah, je vais faire un art très militant, engagé. C’est mes réflexions qui ont été portées là-dessus. Et puis ça transparaît dans ce que je fais, et de toute façon, je trouve que l’art en général est politique même quand on dit que ça l’est pas. »
– Agnès Lalau
Décoloniser
« Ce qui m’avait beaucoup surpris en faisant les visites avec Aliou (CMCLD), c’était de voir à quel point il y avait beaucoup de vestiges coloniaux dans l’espace public. Pour changer les choses, il faut vraiment continuer à militer. Tu regardes des statues qui ne te disent rien et, après, tu comprends que lui c’était un colon.
Tous ces éléments nous interpellent : Pour qui est l’espace public ? Est-il vraiment pour nous ? Est-ce qu’on s’y sent vraiment à l’aise [en tant qu’afro-descendant.e] ? Est-ce que tout cela n’est pas un rejet [de nos idées] ?
En effet, il y a eu beaucoup de discussions pour déboulonner certaines choses dans l’espace public, mais rien ne se passe. Est-ce qu’on veut nous voir dans l’espace public ? Finalement, ne sont-ils pas fiers de cette histoire ? Ils la montrent ainsi et sont réticents à vouloir contextualiser, déboulonner ou même revoir l’espace public de façon générale.
Par exemple, pour moi, la statue de Léopold II est un gros sujet parce que même son emplacement est très parlant. Elle fait face à une zone avec beaucoup d’habitants issus de la diaspora africaine. Les communautés de ces quartiers-là ont plusieurs fois fait des pétitions pour déboulonner ou pour recontextualiser la statue mais rien ne se passe.À chaque manifestation, elle est sans cesse vandalisée, c’est choquant pour ces populations de voir ce grand monument juste en marchant dans leur ville. Malgré tout, il y a un rejet [des populations] car rien ne change. Il faudrait vraiment prendre plus le temps d’écouter les personnes concernées et de faire les choses en fonction de ça, je pense.
Il y a encore environ 144 vestiges coloniaux, que ce soit des bâtiments, des statues ou autres, dans l’espace public bruxellois. Pour moi, c’est énorme. Même des villes comme Ostende et Anvers ont des traces coloniales. On se demande si l’espace public est vraiment pour tout le monde. »
– Doriane Chouapi
regrets
« Le roi Philippe a déclaré : « Je tiens à exprimer mes plus profonds regrets. ». Souvent, ce que je dis en visite guidée, c’est qu’on aimerait qu’il regrette tellement qu’il rende l’argent. Et puis le terme « regrets » vient à la place du terme « excuses ». Il faut une prise de responsabilité réelle de la part de la famille royale, qui est un moteur extraordinaire d’empêchement de la décolonisation, très discret en Belgique.
Cela s’est vu lors de la Commission du Parlement fédéral (voir ressources), c’est sorti dans la presse, la famille royale a essayé d’influencer ce qui s’était passé. C’est en rupture avec ce qu’on nous dit de la monarchie. On nous dit que le roi en Belgique cosigne tous les papiers qui viennent de la part du gouvernement.
Cependant, on observe qu’il y a un lobbying réel actif de la famille royale pour empêcher des décisions politiques car il s’agit d’un sujet sensible pour elle.
Quand on se demande ce qu’est devenu l’argent colonial en Belgique, il y a par exemple la Donation Royale. C’est un vieux mécanisme des familles riches, encore jusqu’à maintenant : elles créent des fondations pour échapper à l’imposition. La Donation a été fondée en 1904 par Léopold II lui-même, dans un contexte où les crimes sur le Congo étaient fortement dénoncés. Il voulait qu’après sa mort, l’argent de la famille royale ne tombe pas dans d’autres familles que celle des Saxe-Cobourg-Gotha. Il voulait aussi que les biens de la famille royale ne deviennent jamais les biens de l’État.
Si on va au bout de la logique de décolonisation, un jour, il va falloir que cette famille rende l’argent et tous les intérêts qu’ils ont faits. Ils ont l’un des fonds d’archives les plus difficiles d’accès pour les chercheurs. La Maison du Roi représente les fonds d’archives que Léopold II n’a pas fait brûler. »
– Aliou Baldé