Conscientiser
Pourquoi l’espace public ?
La décolonisation ne se limite pas à un seul niveau
Pour devenir effective, elle doit passer par les discours, les pratiques culturelles et politiques, les débats publics, les institutions et les imaginaires.
Différentes strates du colonialisme continuent
de coexister et de produire leurs effets aujourd’hui.
Parmi ces strates,
l’espace public occupe
une place importante.
Monuments, statues, noms de rues et de stations, bâtiments officiels ou culturels : ces éléments façonnent un paysage quotidien qui paraît banal. Pourtant, ils participent activement à la construction d’un récit collectif.
L’espace public n’est pas neutre
Ce qui est visible, inscrit dans la pierre, acquiert une forme de légitimité et de permanence.
Dans le contexte belge, et plus particulièrement bruxellois, de nombreux marqueurs de l’histoire coloniale demeurent présents et valorisés dans l’espace public. Leur maintien ne relève pas uniquement d’un choix patrimonial ou esthétique : il contribue à perpétuer une vision partielle de l’histoire, dans laquelle les violences coloniales sont atténuées, voire invisibilisées.
À l’inverse, ce qui est absent ou marginalisé tend à être considéré comme secondaire, voire oublié.
De plus, voir régulièrement ces vestiges mis en valeur constitue une véritable violence pour les personnes afrodescendantes. Cela peut renforcer un sentiment d’effacement, d’injustice et de non-reconnaissance, celles-ci étant constamment confrontées à une mémoire officielle qui ne prend pas en compte leur histoire.
S’intéresser à l’espace public, ce n’est donc pas se focaliser sur un aspect superficiel de la décolonisation, c’est au contraire interroger un lieu où le pouvoir s’exprime de manière particulièrement visible et durable. C’est aussi reconnaître que les représentations matérielles ont un impact concret sur les imaginaires collectifs mais également sur les vécus de celles et ceux qui habitent ces espaces.
Voix concernées
Ce choix est délibéré : il s’agit de ne pas parler à leur place, mais de leur laisser l’espace pour nommer elles·eux-mêmes ce qu’iels vivent, ce qu’iels savent et ce qu’iels pensent.
Retrouvez ci-dessous une sélection de cartes thématiques a partir de mots sur lesquels nos intervenant·es ont été invité·es à s’exprimer. Cliquez sur chacun d’eux pour découvrir leurs points de vue.
Pour télécharger nos cartes, cliquez ici :
Décoloniser Toutes les strates
Ce site se concentre largement sur l’espace public, mais réduire la décolonisation à cette seule dimension reviendrait à passer à côté de l’essentiel. Décoloniser Bruxelles, et plus largement la Belgique, ne se joue pas uniquement dans les rues, les statues ou les noms de bâtiments. C’est un processus qui traverse simultanément les institutions, les lois, les savoirs, les représentations et les pratiques quotidiennes.
Comprendre la lutte décoloniale dans toute sa complexité, c’est accepter qu’elle se mène sur de nombreux fronts à la fois.
Les thématiques qui suivent cherchent à en illustrer quelques-uns et à montrer à quel point la lutte continue.
L’éducation
L’école belge a longtemps servi de vecteur à une propagande imposant le mythe de la « mission civilisatrice » et une hiérarchie entre les populations. Le racisme contemporain s’enracine dans cet enseignement qui a façonné les esprits autour d’une prétendue supériorité des populations blanches sur les populations noires. Cet héritage perdure aujourd’hui à travers une transmission qui maintient l’histoire coloniale comme un récit périphérique, déconnecté de la construction même de l’État belge.
Actuellement, l’enseignement de l’histoire de la colonisation belge n’est toujours pas obligatoire de manière uniforme en Fédération Wallonie-Bruxelles. Les référentiels de 1999, toujours en vigueur, permettent aux enseignant·es d’éluder le cas belge pour traiter d’autres contextes, laissant ainsi de nombreux élèves ignorer totalement que le Congo fut une colonie belge.
Cette carence est aggravée par un manque de formation des enseignant·es et des outils pédagogiques souvent insuffisants. Des programmes récents ont même présenté la décolonisation sans mentionner l’assassinat de Patrice Lumumba, tandis que des supports subventionnés dépeignent encore la colonisation comme une « aventure » humanitaire de Léopold II contre l’esclavage. L’école doit impérativement abandonner sa vision eurocentrée pour enseigner les mécanismes réels de domination et reconnaître les peuples colonisés comme des acteurs de leur propre résistance.
Justice et réparation
La restitution du patrimoine
Si la Belgique se targue d’avoir adopté une loi « pionnière » le 3 juillet 2022 pour encadrer la restitution des biens spoliés, ce cadre juridique est dénoncé par les militant·es comme un nouveau verrou institutionnel. Sous couvert d’avancée, cette loi impose une approche dans laquelle l’État fédéral conserve le monopole du calendrier et de la légitimité, au détriment des communautés d’origine et de la diaspora.
De plus, la loi exclut explicitement les archives et les restes humains de son champ d’application direct. Pour les familles concernées, cette exclusion constitue une violence mémorielle : plus de 300 crânes congolais demeurent conservés dans les collections publiques belges, comme celui du chef Lusinga Iwa Ng’ombe, décapité par un officier belge en 1884.
La justice
L’institution judiciaire, loin d’être un arbitre neutre, agit trop souvent comme un bouclier protégeant l’État et ses privilèges hérités.
Les victimes de crimes coloniaux se heurtent systématiquement à des obstacles techniques tels que la prescription et le principe d’intertemporalité (le fait de juger des actes passés selon les lois de l’époque), qui créent un véritable déni de justice en rendant ces crimes coloniaux légalement intouchables.
Pour briser ce cycle, la reconnaissance juridique de la colonisation comme crime contre l’humanité constitue une revendication indispensable.
Les réparations financières
L’échec de la Commission spéciale Passé colonial en 2022 a révélé l’incapacité de l’État belge à transformer ses “regrets” en actes. Le blocage sur les excuses officielles n’était pas uniquement moral, mais aussi financier : la crainte que des excuses formelles n’engagent la responsabilité juridique de l’État et n’ouvrent la voie à des indemnisations matérielles.
Pourtant, la demande de réparations financières reste une revendication vitale pour solder une dette coloniale, économique et écologique colossale. Les acteur·ices de la lutte affirment que l’État doit payer, mais aussi les institutions et entreprises privées (banques, Église, sociétés d’extraction) qui ont bâti leur fortune sur l’exploitation brutale des populations et des ressources du Congo, du Rwanda et du Burundi. La création d’un fonds de réparations indépendant, géré par les communautés concernées, est revendiquée par les militant·es.
Pouvoir et représentations
La présence de personnes racisées dans les institutions belges est souvent dénoncée comme du tokénisme : une présence de façade utilisée pour légitimer l’institution, mais dépourvue de réel pouvoir décisionnel. L’échec de la Commission spécial passé colonial en 2022 en est l’exemple le plus flagrant. Bien que des expert·es de la diaspora aient été auditionné·es pendant deux ans, leurs recommandations ont été balayées par des directions de partis politiques n’ayant même pas assisté aux travaux. On assiste à une logique de consultation ponctuelle plutôt qu’à une véritable co-décision.
L’AfricaMuseum illustre aussi parfaitement ces tensions entre contrôle institutionnel et revendications de la diaspora. Malgré sa rénovation, l’institution est perçue comme un bastion du contrôle néocolonial, où le musée garde la mainmise sur le rythme et la légitimité du processus.
Le cas de Nadia Nsayi, politologue belgo-congolaise licenciée en avril 2025 après avoir dénoncé publiquement les dysfonctionnements du musée, illustre violemment cette impasse. Elle a notamment mis en lumière une concentration excessive de pouvoir entre les mains de la direction, des comportements qualifiés de toxiques et le rejet de candidatures jugées qualifiées pour des postes vacants, renforçant le soupçon que l’institution n’est pas prête à confier de réels leviers de pouvoir aux personnes noires. La nouvelle vision du musée, imposée sans réelle participation des expert·es de la diaspora, est critiquée pour son paternalisme persistant dans les relations avec les partenaires africains.
Racisme
Le racisme imprègne la vie quotidienne sous des formes multiples : insultes, micro-agressions, regards, remarques. Mais c’est dans les institutions que ses effets les plus systématiques se révèlent, héritage direct d’un système colonial dont les logiques de contrôle et d’exclusion ont perduré au-delà de la décolonisation.
Sur le marché du travail, bien que 60 % des afrodescendant·es possèdent un diplôme de l’enseignement supérieur, leur taux de chômage reste quatre fois plus élevé que la moyenne nationale. Cette exclusion se prolonge dans l’accès au logement, où le nom, l’accent ou la couleur de peau provoquent des refus systématiques.
L’institution médicale n’échappe pas à ces biais : à niveau de douleur égal, un·e patient·e noir·e a 29 % de probabilités en moins de se voir prescrire des antidouleurs puissants, conséquence de croyances pseudoscientifiques héritées d’une médecine coloniale.
La police reproduit cette même logique : le profilage racial, devenu endémique à Bruxelles, est la continuation directe du contrôle colonial, dans un système que de nombreux militant·es jugent irréformable et appellent à abolir, afin de réorienter ces ressources vers l’éducation, la santé et une justice restauratrice.
Ce que vous venez de lire ne couvre pas tout. D’autres dimensions, d’autres voix et d’autres luttes existent au-delà de ce que nous avons pu restituer ici. Ces questions s’inscrivent dans des décennies de luttes et de recherches que quelques paragraphes ne sauraient résumer. Si ces questions vous ont interpellé, notre section ressources rassemble des pistes pour continuer à les explorer.