Découvrez une vision alternative des lieux coloniaux, portée par les voix d’acteur·ice·s de la lutte décoloniale.
Audio, textes et visuels accompagnent chaque partie pour vous immerger dans cette réalité parallèle.
Monument Léopold II
vu par…
Doriane Chouapi
« Moi, personnellement, elle me met profondément mal à l’aise et je pense que c’est un malaise qui est partagé par beaucoup de personnes afro-descendantes à Bruxelles, mais pas que.
Et le fait qu’elle soit sur un grand cheval, dans une posture héroïque, et cette image de roi bâtisseur colonisateur, pour moi, c’est très problématique de le présenter comme une figure glorieuse, alors qu’on sait aussi que, à l’époque de son règne, il n’était même pas aimé par les Belges. On parle quand même d’un homme qui est lié à un système colonial qui est extrêmement violent.
Pour mieux comprendre la transformation proposée par Doriane Chouapi, nous lui avons d’abord demandé de nous partager son rapport à ce lieu.
On parle de travail forcé, de mutilation, de millions de morts. Donc forcément, il y a un décalage très violent entre l’image qu’on continue à montrer de lui dans l’espace public et ce qu’il représente en fait pour beaucoup d’afro-descendants et surtout de Congolais ici en Belgique.
© Charlotte Pers
Doriane est une étudiante en sciences politiques à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et a été présidente de leur cercle afrodescendant Binabi lors de l’année 2025-2026.
Et pour moi, le problème il est aussi dans l’emplacement. Parce qu’elle est dans une zone qui est très liée à l’histoire coloniale de la Belgique et à proximité d’un quartier qui est très fréquenté par les communautés afrodescendantes de Bruxelles. Ça crée l’impression que la ville, elle, continue à honorer qui il était, malgré tout ce qu’il représente et tout ce qu’on sait aujourd’hui sur ces crimes qu’il a commis. »
nous rentrons à présent dans la transformation de la statue de Léopold II, en co-création avec Doriane. Les faits « présents » sont bel et bien fictifs.
Monument Lumumba
Sans roi ni loi
Les mobilisations sociales se multiplient
Depuis de longues années les mobilisations contre la statue de Léopold II se sont multipliées sans qu’aucune décision politique réelle ne soit prise. Pétitions, manifestations, actions militantes, vandalisation : de nombreuses associations réclamaient déjà son retrait depuis longtemps, notamment le Collectif Mémoire Coloniale et Lutte Contre les Discriminations (CMCLD). Malgré cela, la statue est restée figée sur son socle.
L’affaire a fait grand bruit car celles et ceux qui ont fait disparaitre l’ancien roi des Belges ont été interpellé·es, provoquant une vague de mobilisations. Une grande partie de la population a refusé de considérer cette action comme un acte isolé, y voyant au contraire l’expression d’une revendication collective portée depuis des années. La pression populaire a finalement conduit à l’abandon des poursuites judiciaires.
Face à cette absence de réaction institutionnelle, un groupe d’étudiant·es soutenu par des collectifs militants a fini par déboulonner la sculpture au cours d’une action menée de nuit. Cet acte s’est inscrit dans un ras-le-bol commun devenu de plus en plus important. Pour beaucoup, ces symboles coloniaux n’avaient plus leur place.
Nombreux collectifs anti-coloniaux se sont sentis concernés par cet épisode. Parmi eux, on retrouve Binabi, un groupe d’étudiants de l’ULB axé sur la diaspora africaine. Leur présidente, Doriane Chouapi, leur partage la symbolique puissante de ce geste et se réjouit de la fin de la glorification de ce colonisateur.
© Charlotte Pers
« Binabiens, binabiennes. L’heure est grave. Vous êtes toutes et tous au courant que la statue qu’on détestait tous a enfin été déboulonnée. Elle a été déboulonnée par des jeunes dans la nuit, et il faut vraiment saluer leur courage, parce qu’on sait à quel point c’est difficile de mener une action de cette envergure. Les gens ont souvent peur des conséquences et des répercussions que ça pourrait avoir sur leur carrière.
Applaudissons ces jeunes. Aujourd’hui, ils sont menacés par les institutions de poursuites judiciaires pour leurs actes de vandalisme. Il faut vraiment qu’on se mobilise en manifestant, en signant des pétitions, pour que les institutions comprennent qu’il y a un vrai soutien et un vrai mouvement derrière ce déboulonnage.
Ces jeunes, ils ne sont pas fous. Ils ne se sont pas réveillés un matin et ont décidé de nulle part de mener cette action. On se sait, on sait très bien que cette statue, plus personne n’en veut. Plus personne ne veut voir la tête de Léopold et surtout pas à cet endroit là. C’était un criminel et il n’y a pas lieu de l’honorer dans l’espace public qui est aussi le nôtre. Il faut que tout le monde puisse se retrouver dans cet espace. Et notre volonté à nous, ce n’est pas d’effacer l’histoire, loin de là, mais de glorifier uniquement ceux qui méritent d’être glorifiés.
J’appelle vraiment à la mobilisation collective en soutien à ce groupe de jeunes très courageux, et ensemble, essayons de travailler sur comment on pourrait la remplacer par une statue à l’effigie de Lumumba ou des victimes de cette barbarie coloniale. »
Après le retrait de la statue, l’idée n’était pas simplement de laisser un vide ou de remplacer un monument par un autre sans réflexion collective.
une autre histoire
Une consultation réunissant des groupes de militants, citoyen·nes, historien·nes, artistes et associations afrodescendantes a été mise en place afin d’imaginer ce que cet espace pouvait devenir.
Le CMCLD a joué un rôle central dans ces discussions, aux côtés d’autres acteur·ices engagé·es depuis des années sur les questions de mémoire coloniale.
L’objectif était de créer une œuvre qui ne serve pas uniquement de remplacement symbolique, mais qui porte aussi une véritable réflexion sur l’histoire coloniale belge et ses conséquences.
En plus de cela, certaines salles se sont transformées en siège d’association. Le MMCB a aussi une partie réservée à l’accueil des personnes sans-papiers, car il fut un temps où elles manquaient de droits humains.
La statue de Léopold II a alors été fondue afin de réutiliser ses matériaux historiquement extraits du Congo dans un contexte colonial violent pour créer un nouveau monument. Cette réappropriation du matériau a une forte portée symbolique pour rendre hommage aux victimes de la colonisation et aux figures de la décolonisation.
Le nouveau monument représente Patrice Lumumba dans une posture inspirée de son discours du 30 juin 1960 lors de l’indépendance du Congo.
Pensé à la même échelle monumentale que l’ancienne statue, il occupe désormais l’espace de manière totalement différente. Là où l’ancien monument célébrait le pouvoir colonial belge, le nouveau met en avant les résistances, les luttes anticoloniales et la mémoire des Congolais.es mort.es sous la colonisation.
Une plaque de contextualisation accompagne la nouvelle statue. Elle explique qu’avant cette transformation, une représentation de Léopold II se trouvait à cet endroit, et que son retrait est le résultat d’années de mobilisations et d’un refus collectif de continuer à glorifier cette figure dans l’espace public. Elle précise aussi que les matériaux utilisés pour le nouveau monument proviennent de l’ancienne statue, elle-même construite à partir de ressources extraites du Congo sous domination coloniale.
Le socle de l’ancienne statue, quant à lui, a été retiré puis placé dans un musée, où il est désormais recontextualisé comme trace d’un passé colonial contesté plutôt que célébré.
« Bonsoir à tous, merci à tous pour votre présence à cette conférence qui fait suite au déboulonnement de la statue de Léopold II à la Place du Trône. Pour comprendre ce déboulonnement et son remplacement par la statue Lumumba, le Binabi a décidé de faire cette conférence qui fait suite à la conférence donnée en 2024, intitulée « Paysage criminel : l’héritage colonial dans l’espace urbain bruxellois ». Il y a deux ans, on parlait de tous ces vestiges coloniaux dans l’espace public, d’un espace plus inclusif pour les populations afro-descendantes, directement ou indirectement touchées par la colonisation. Et aujourd’hui, nous nous rapprochons de ce but avec l’action menée par ce groupe de jeunes.
©J MAD
Une conférence organisée par Binabi revient sur ce tournant marquant de l’espace urbain bruxellois.
Nos intervenants aujourd’hui sont Aliou Baldé, militant au Collectif Mémoire Coloniale et Lutte Contre les Discriminations, Marie-Fidèle Dusingize, sociologue qui a été à l’initiative du déboulonnement du buste de Léopold à l’université de Mons, ainsi qu’Yves Bassambi, qui est conseiller communal à Saint-Josse et qui est le président de la commission communale passé coloniale belge.
L’idée à travers cette conférence est de revenir sur le contexte dans lequel la statue de Léopold avait été inaugurée, puis tout ce qui a mené à son déboulonnement et à son remplacement par la statue Lumumba. Nos intervenants nous aideront à comprendre pourquoi c’était important de l’enlever et de lui donner une seconde vie, qui est plus respectueuse des victimes et du combat mené pour arriver à l’indépendance du Congo.
Et aujourd’hui, on questionnera également la réaction des autorités et des institutions face à tout ça. et à quel point il y a volonté de réprimer, mais pas de comprendre le fait qu’en voulant absolument garder tous ces symboles coloniaux dans l’espace public, cet espace rejette les atrocités commises et camoufle une partie sombre de l’histoire belge. »